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Les mots de la Honte au conseil communal: "étoiles, étrangers, envahisseurs, déportés ailleurs..."

En dix années de Conseil Communal je n’avais jamais entendu de telles paroles en séance du conseil communal d’Ixelles. Cet extrait a été lu lors d’une interpellation citoyenne qui s'exprimait contre tous les plans de mobilité locaux et régionaux, dont le plan #GoodMove. Interpellations citoyennes, qui sont des moments où les citoyen-nes ixellois-es peuvent venir échanger avec le conseil communal sur un sujet de leur choix, il leur suffit pour cela de présenter un texte signé par au moins 20 résident-es ixellois-es.


Cette interpellation du jeudi 24 novembre a été empreinte de beaucoup de rancœurs et de mots violents. Intitulé : « Concerne : Interpellation citoyenne sur tous types de plans communaux impactant la mobilité à Ixelles », il a été lu par Madame Roxane Henry, l’interpellante.



Extrait : « Empêcher la circulation de transit : Dès que nous franchissons notre pas de porte nous sommes « le transit » de notre voisin. Il est inacceptable de créer des clivages dans la population : toi tu es de ma maille, tu peux passer, toi tu n'es pas de ma maille, halte-là… Comptez-vous un jour nous distribuer des étoiles de couleur à coller sur notre véhicule pour que nous puissions directement identifier les « étrangers à la maille » des autres… des envahisseurs… ceux qui doivent être « déportés ailleurs ». Quelqu’un a eu la même idée dans les années 40… » Madame Roxane Henry, le jeudi 24 novembre 2022.


La procédure

Habituellement avant l’interpellation nous avons accès au texte dans son entièreté, comme le ROI[1] du conseil communal le demande. Mais ce soir-là que ne fut pas notre surprise de découvrir qu’une seule page, résumant l’intervention, avait été déposée. Et si le Collège avait eu connaissance du contenu de l’interpellation il est certain qu’il n’aurait pas accepté. Car, en écoutant attentivement les premières minutes de l’interpellation, nous avons été plusieurs à réagir de par la violence des propos, tant de par la véhémence du contenu, que de par la façon dont les choses étaient exprimées. Mais nous n’imaginions pas ce que nous allions entendre. Sans aucun doute, cette dizaine de pages a été longuement préparée et relue. Chaque mot prononcé en toute conscience a été soupesé, réfléchi, probablement écrit puis réécrit. Dès lors, la volonté de choquer, de marquer les esprits avec les pires comparaisons, était préméditée.


À l’attente du terme « étoile », mon esprit a disjoncté. Des cris sont venus du public. Nous nous sommes toutes et tous regardés, choqués, interdits… Sur l’instant je n’ai pas vraiment entendu la suite. Avec ce long paragraphe où il est même question d’ « étrangers », « d’envahisseurs » de « déportés ailleurs » et de « quelqu’un a eu la même idée dans les années 40 ». Il nous en a fallu du temps pour nous calmer et reprendre nos esprits.


Souhaitant être le plus juste possible dans la réponse que nous préparions, je suis allé demander le texte complet à l’interpellante. Elle me la fournit et je l’ai lu. Et c’est là que j’ai compris qu’il ne s’agissait pas seulement d’un mot qui avait été dit « étoile », mais que c’était toute une articulation d’idées, une succession de mots et de phrases plus délirantes les unes que les autres. Profondément choquantes et durablement consternantes, maniant sans détour le relativisme historique, « minimisant grossièrement le génocide commis par le régime national-socialiste allemand pendant la seconde guerre mondiale », telle que la loi du Loi du 23 mars 1995 le décrit[2].


C’était une insulte aux victimes, à leur famille, à tout un chacun et chacune un minimum informé-e et sensible à ces sujets. Une fois le texte lu dans son entièreté, une partie du public a exprimé son soutien, par des applaudissements et des cris, d’autres ont hué l’interpellante. Je me suis alors tourné vers mes collègues, de la majorité et de l’opposition, pour observer quelles étaient leurs réactions. Certain-es sur les bancs d’en face se sont abstenu-es en conscience d’applaudir, d’autres non. C’est alors que le temps des réponses est arrivé. Ce sont les groupes d’opposition qui se sont prononcés les premiers. Nous avons été rassurés de voir que l’ensemble des chef-fes de groupe ont condamné et se sont distancié-es des propos qui venaient d’être émis. Après que ma collègue Nora Bednarski, qui était la dernière à réagir du côté des groupes politiques du conseil, ait condamné très fortement, ce fut au Bourgmestre de dédier les premiers mots de sa longue intervention, à dénoncer sans détour les propos. Puis, comme il est maintenant de tradition sous notre majorité, les interpellants ont pu répondre aux propos des différents groupes politiques. C’est Madame Henry qui a réagi la première. Plusieurs personnes dans le public l’ont invectivé avant qu’elle ne commence, en lui demandant de revenir sur ses propos et de s’en excuser. Mais de nouveau, quel choc ce fut de voir qu’il n’en était rien. Qu’elle ne regrettait rien, qu’elle ne s’excusait de rien et refusait de le faire.


Je me souviens en particulier d’une dame – j’ai su plus tard que c’était Alison A.[3] - faisant référence à ses origines juives en exprimant son profond dégoût des paroles entendues. Ce sera la même, Alison A. qui réagira sur les réseaux sociaux en français et en anglais, dénonçant longuement de nouveau les horreurs qu’elle avait entendu pendant cette soirée de conseil communal public à Ixelles.


Un encouragement à la haine et au négationisme sur les réseaux sociaux

De mon côté il m’a fallu plusieurs jours pour arriver à analyser ce fait extrêmement grave qui venait de se dérouler en présence d’une centaine citoyen-nes, au sein de l’assemblée de notre démocratie locale, dans notre Maison communale.


J’ai bien guetté les réseaux sociaux pour voir quels avait été les réactions. Il y en a eu quelques personnalités publiques, telles François Perl[4] ou Céline Delforges[5], ou de simples citoyen-nes[6][7], qui sont revenues sur ces propos abjectes. Certains autres ont été encouragés et se sont déchaînés, plusieurs références ont été faites aux mots de Madame Henry.










Des excuses refusées en séance par Madame Henry, finalement lues lors du conseil suivant… une demande bien tardive


A contrario, des twittos s’en sont référés aux associations communataires juives, CCOJB, UPJB et même Radio Judaica ont été interpelées. Mais là, de nouveau, aucun média francophone n’est revenu sur cette affaire, alors que certains ont été contacté par des témoins. Seulement un média anglophone, le Brussels Times, avec un article clair et précis condamnant les propos émis.


Et côté néerlandophone, il semble que seul BRUZZ ait rapporté l’affaire en précisant que si Madame Henry ne s’est pas excusée en séance, elle l’a fait quelques jours après : « elle regrette ses propos. "J'ai envoyé un mail à la commune d'Ixelles pour m'excuser sincèrement de mes propos déplacés envers les conseillers municipaux, le collège et les habitants d'Ixelles", peut-on lire. "Je tiens à m'excuser auprès de tous ceux qui se sentent blessés ou offensés par mes commentaires, ce n'était évidemment pas mon intention." »


Madame Henry a en effet contacté le Bourgmestre 4 jours après les faits, a demandé que des excuses soient lues à la prochaine séance du Conseil communal, soit le 14 décembre. Ce qui fut accepté et fait par le Bourgmestre. Les mots : « Suite à l’interpellation citoyenne concernant la mobilité à Ixelles ce jeudi 24 novembre 2022, je souhaite adresser à l’ensemble des membres du conseil communal et du collège mes plus sincères excuses pour mes propos déplacés. Je tiens à m'excuser auprès de vous et auprès des personnes du public qui se sont sentie blessées, choquées ou offensées, ce n’était évidemment nullement mon intention et je regrette sincèrement ces propos. »


Des excuses qui paraissent malgré tout légères, faciles et tardives face à la gravité des faits exprimés en séance publique.


Alors pourquoi ?

En attendant, personnellement je ne peux pas me résoudre à laisser passer de tels propos qui, à mon sens, n’ont jamais été aussi insultants, dénigrants et hors-la-loi en séance de conseil communal d’Ixelles.

C'est un peu tout à la fois. C'est évidemment profondément choquant et insultant pour les survivant-es, leurs familles, leurs proches, mais aussi pour nous toutes et tous qui sommes de facto touché-es par ce crime contre l'humanité, la Shoah.


C'est profondément choquant pour une commune et une majorité, si attentives à l'enseignement et à l'éducation citoyenne autour de l’une des pages les plus sombres du 20e siècle.


Et je dois avouer que pour moi, qui passe nombre de mes journées, soirées et weekends avec des militantes et des militants de la mémoire, des enseignant-es, des enfants et des adolescent-es, à traiter précisément de ces sujets pour qu’ils ne soient pas pris à la légère, moqués, déformés, relativisés, minimisés, ou tout simplement niés, cette affaire est profondément consternante. Elle ne passe pas.


Alors que rien ne prêtait à traiter du sujet, c’est le plus tranquillement du monde, qu’une citoyenne prétendant s'exprimer au nom de milliers de signataires de pétitions, vient déverser sa haine par des insultes aux victimes de la Shoah. Nous en apprenant aussi au passage sur la grande détérioration du débat public, tout autant que sur les postures populistes et complotistes de certain-es opposant-es aux décisions publiques issues de majorités politiques légitiment élues.


UNIA, le centre interfédéral pour l'égalité des chances, sera saisi


Finalement, ces mots n'ont eu à ce jour que très peu d’écho auprès des associations de lutte contre l'antisémitisme et le racisme, ni a posteriori du côté de certain-es élu-es ixellois-es pourtant très vigilant-es sur ces questions. Omission ou simple oubli ? Dans le dernier cas, il n'est pas encore trop tard pour réagir.


En attendant, aux côtés de citoyen-nes nous allons prendre nos responsabilités, afin de nous enquérir de ce qu’UNIA, le centre interfédéral pour l'égalité des chances et la lutte contre le racisme et les discriminations, peut penser, dire et faire de telles déclarations publiques.

[1] roi.pdf (ixelles.be) [2] Loi du 23 mars 1995 tendant à réprimer la négation, la minimisation, la justification ou l'approbation du génocide commis par le régime national-socialiste allemand pendant la seconde guerre mondiale | Unia [3] (2) Alison A (@AlisonBrux) / Twitter [4] François Perl on Twitter: "Je crois que les meilleurs alliés du plan goodmove, ce sont finalement ces bagnolards (j'ai pas d'autres termes), sans doute minoritaires (et encore mais soit) qui n'ont jamais eu la moindre décence dans leurs arguments (on a dépassé le stade de la rationalité depuis longtemps)" / Twitter [5] https://twitter.com/celinedelforge/status/1596041640061313024?s=20&t=ggoNhRvDMzqT7VhZyqaywg [6] Alison A on Twitter: "In her speech representing those who are against the #GoodMove mobility plan, Roxane Henry compared the plight of cars in Ixelles, to that of Jewish people in the 1940s. https://t.co/RGRmHR07ic" / Twitter [7] https://twitter.com/vachtam/status/1595874108457230336?s=20&t=ggoNhRvDMzqT7VhZyqaywg

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